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A l'approche
La main à quelques centimètres au-dessus des épaules. Suspendue. Comme l’épervier en vol statique à l’aplomb de sa proie. Dans un qui-vive redoutable. Rien ne se touche, pourtant déjà un contact dense relie les deux peaux. J’attends. J’attends quelques secondes avant de laisser aller le ballet des mains sur la chair. J’attends un feu vert, une autorisation d’atterrir. Ce moment suspendu pourrait être terrible. Si on devait être absolument honnête, ces instants intersticiels devraient nous plonger dans une apnée dangereuse. Le brouillard noir qui monte aux yeux avant toute réelle décision. Quand commencer le geste pour qu’il soit le plus juste possible ? Quand amorcer l’effleurement des dermes ? Plus les années passent dans la pratique du toucher, plus on apprend, non pas à contrôler le début du massage, mais à patienter jusqu’à ce que ce ne soit plus la volonté qui décide mais la main seule. La main sait à la longue beaucoup plus de choses que moi. Elle devient comme un être autonome. Elle a sa propre intelligence. C’est elle qui sait quand tout commence. C’est elle la tour de contrôle qui fixe les atterrissages et les décollages. Elle devient ainsi suspendue, électrique. Quand le fourmillement qui l’émeut n’en puit plus, elle se glisse sur son terrain de choix : la peau de l’autre. Je n’aime pas le mot magique pour décrire cette suspension du temps avant le frottement des chairs. Pourtant, quel autre mot peut mieux décrire la tension extrême qui précède ? Le lien invisible est si compact qu’on imagine pouvoir le photographier sans problème. On comprend pourquoi en Inde la pratique de la méditation est nécessaire au métier de masseur. Si on n’est pas capable de créer un espace intérieur rapidement et efficacement, masser peut devenir une épreuve. Surtout, quelques secondes avant le toucher. Ce temps préalable accordé est de l’ordre l’une délicate politesse. Cette courtoisie de l’homme qui saisit la poignée de la porte et laisse passer la dame en premier. Sans un mot. Simplement parce qu’il est un homme et qu’elle est une femme. Ce vide permet le silence qui sera la valeur commune aux deux êtres qui vont partager l’expérience à venir. Le silence sera comme une valeur d’échange paritaire, il les mettra d’emblée dans une dimension commune avec ses modes propres de communication.
La main à quelques centimètres au-dessus des épaules, en attente. |
ALEPH
Comment transmettre le non-dit du toucher ?
Plus de mille élèves sont passés par mon enseignement à l’Ecole que je dirige depuis dix ans : des stages ponctuels de week-end, des formations s’étalant sur toute l’année, des perfectionnements de personnes ayant déjà un passé dans le soin du corps. J’ai croisé ainsi des milliers de mains et de regards venus uniquement dans cette école pour apprendre à toucher selon des traditions et des techniques profondément expérimentées dans mon propre cabinet où, tous les jours viennent, parfois de loin, des hommes et des femmes en attente d’un moment exceptionnel. Arrivée à ce moment de ma carrière, après une accumulation de rencontres de peaux qui pourrait effrayer certains, ne peut pas ne pas se poser la question du pourquoi et du comment nous pousserait au désespoir?
Sur les étagères des libraires depuis quelques années fourmillent des dizaines de livres sur les massages. On voit toutes sortes de titres, le Massage Ayurvédique, le massage des pieds, le massage pour couple, le massage du Kama soutra, les points de digipuncture, le Shiatsu, le Do In et j’en passe. Certains sont très sérieux et sont le fruit d’une longue expérience de l’auteur, d’autres sont des commandes d’éditeur auprès d’auteur n’ayant jamais pratiqué. Certains livres se vendront parce qu’ils ont une belle jaquette ou parce qu’on voit sur toutes les pages des photos d’une jolie fille nue. Le massage peut-il réellement s’apprendre par les livres, par uniquement une succession de mots descriptifs de mouvements de sensations ? Les photos toujours limitées en nombre ne donnent qu’une vision hachée des chorégraphies de massages.
Combien de gens vont vraiment exercer après avoir lu ces ouvrages ? Toujours dans le sujet des livres, pourquoi malgré mon expérience et avoir abordé tellement de techniques, je n’ai pas encore écrit le moindre livre ? Les livres ne pourront jamais faire sentir des notions fondamentales dans le massage : le phrasé, le rythme, le juste et bon moment pour poser la main à tel endroit du corps, les vides entre les différentes phases d’une séance, le silence, les peurs et les doutes dans le contact avec une autre peau, une autre personne. Un vrai livre de massage devrait n’être qu’un aide mémoire, de même qu’une partition musicale n’est pas la musique, on a beau coller l’oreille au papier on n’entendra jamais la symphonie.
Ces centaines de personnes viennent assister à des cours, se privent de temps de loisir, se privent d’une partie de leur pouvoir d’achat, pour ce qu’ils savent ne pas trouver dans les livres : un engagement total de leur personne pendant le temps de présence à soi et à l’autre.
Ils viennent pour les mêmes raisons qui font qu’un peintre travaille avec un modèle vivant plutôt qu’une photographie sur papier glacé. Un modèle vivant permettra la rencontre nécessaire à l’inspiration. L’inspiration ne vient pas d’un monde platonicien idéel, mais de la violence d’une situation : un homme habillé, en tablier, une femme nue immobile obéissant strictement à ce que veut cet homme, dans le cadre strict et déontologique d’une séance de pose. Un modèle vivant, avec sa chair désérotisée et son regard, est un mystère placé en face de soi sur un tabouret, d’une nudité implacable. Toujours selon cette analogie, on perçoit rapidement une œuvre faite à partir d’un modèle vivant ou d’une photographie.
Pour franchir les portes de mon cabinet ou de mon école il faut avoir déjà lutté contre certaines peurs, avoir pris des décisions qui nous pousseront dans certains au-delà de nos habitudes, fermetures, blocage, inhibitions. On sait que passée cette porte, des gestes et des attitudes vont contrarier un ensemble de croyances, de conforts physiques et spirituels. Les gens savent dès les premières séances que l’esprit de l’école n’est pas uniquement engagé dans une foule d’explications verbales.
Tout enseigne : le décor de la pièce, la posture de mon corps, le rythme de mes gestes, mon habillement, le timbre de ma voix plus que ce qu’elle énonce, les échanges de regards, les sourires quand on comprend un geste, les rires pour se dépêtrer de situations qui pourraient être ailleurs ridicules. Tout enseigne : les petits chocolats coupés à la pause, l’éclairage, la couleur du tapis, le repas pris en commun, l’odeur même des encens et des huiles mélangés.
Il faut trouver un compromis entre la méthode d’apprentissage orientale, basée presque uniquement sur un enseignement non-verbal où les mots sont très rares et la transmission occidentale où les explications orales du maître priment. Je ne peux pas me permettre avec mes élèves de tout axer sur l’observation de mes propres gestes. Mes élèves ne comprendraient pas. Curieusement le non-verbal demande beaucoup plus d’énergie, car il requiert une attention soutenue et une grande modestie. Le mimétisme est souvent combattu dans notre tradition, on demande dès l’enfance une certaine créativité. Les apprentissages par cœur ont quasi disparu de nos pédagogies. L’apprentissage non-verbal demande beaucoup plus de temps. Je me vois mal dire à des élèves européens de passer trois années pour connaître les éléments essentiels d’un massage. Fabienne Verdier, dans son autobiographie, nous explique qu’elle a suivi l’enseignement de son maître en calligraphie chinois dans une petite ville perdue au fin fond de la Chine. Celui-ci l’a obligé pendant trois ans à ne faire que de simples traits horizontaux. Pas le moindre idéogramme structuré. Aucun élève en France ou en Belgique ne supporterait une telle contrainte. De même une amie me racontait toujours dans le cadre d’un cours de calligraphie chinois que pas un mot n’était échangé. Le maître montrait l’exemple et les élèves devaient se débrouiller à reproduire le geste. A la fin de la séance il indiquait simplement ce qui était en progrès et ce qui ne l’était pas.
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